Cet article est une traduction en français d’un article original, publié sous licence CC-BY-SA, écrit par Italo VIGNOLI sur le blog de la communauté de « The Document Foundation » : How proprietary formats have become Microsoft’s main tool for lock-in
Résumé
Les formats propriétaires : un outil de verrouillage
Les formats propriétaires (comme DOCX, XLSX ou PPTX de Microsoft) sont devenus un outil de verrouillage (lock-in) majeur. Bien que normalisés sous le nom OOXML, leur complexité et leurs fonctionnalités non documentées les rendent difficiles à reproduire fidèlement par d’autres logiciels. Résultat : les documents s’affichent mal hors de l’écosystème Microsoft, créant une dépendance silencieuse mais efficace.
Ce verrouillage touche tous les niveaux, de l’utilisateur individuel (désagréments de mise en forme) aux institutions publiques (risque de perte d’accès à long terme aux archives). Les formats propriétaires transforment ainsi les documents en outils de contrôle, où la souveraineté sur les données dépend des choix d’un acteur privé.
Pour s’en libérer, il faut privilégier des formats ouverts comme l’ODF (Open Document Format), des polices libres et des normes d’archivage durables (ex. : PDF/A). Ces choix garantissent l’interopérabilité, la pérennité et l’indépendance face aux intérêts commerciaux.
Dans un autre article, nous avons exploré l’importance des normes : comment les accords tacites régissant les prises électriques, les formats de papier et les formats de fichiers constituent les fondements d’un monde où les choix restent ouverts et où le pouvoir n’est pas concentré entre les mains d’un seul acteur. Nous avons conclu par une question : si les normes ouvertes présentent tant d’avantages, pourquoi ne sont-elles pas adoptées universellement ?
La réponse, dans le cas des formats de documents, réside dans une seule page produite par Microsoft Office. S’en débarrasser est plus difficile qu’il n’y paraît.
Lorsque vous enregistrez un document sur votre ordinateur, vous choisissez un format, c'est-à-dire le langage dans lequel votre document est rédigé de manière à être compris par l'ordinateur : l'ensemble des règles qui déterminent comment les mots, les tableaux, les images et les instructions de mise en forme sont stockés et, par conséquent, comment ils pourront être récupérés, partagés et lus ultérieurement.

Depuis des décennies, le format dominant pour les documents de bureau est celui produit par Microsoft Office. Initialement en tant que fichiers binaires avec des extensions telles que DOC et XLS, puis comme formats basés sur XML introduits avec Office 2007 : DOCX, XLSX et PPTX. Ces formats sont utilisés par des centaines de millions de personnes. Ils constituent la « lingua franca » de bureaux, d’écoles, d’administrations publiques et de tribunaux du monde entier.
De plus, à bien des égards, ces technologies sont « propriétaires » – c’est-à-dire qu’elles appartiennent à Microsoft, sont contrôlées par Microsoft et servent les intérêts de Microsoft d’une manière qui peut ne pas correspondre à ceux des utilisateurs.
Comprendre comment tout cela fonctionne – et pourquoi cela revêt une importance qui va bien au-delà de la simple question des préférences en matière de logiciels – est l’objectif de cet article.
Les formats propriétaires créent une dépendance à travers un mécanisme simple en principe et extraordinairement efficace dans la pratique : ils rendent les données contenues dans un document indissociables du logiciel utilisé pour le créer.
Ce n’est pas une loi de la physique, mais un choix de conception.
Un format ouvert – c'est-à-dire un format dont les spécifications sont publiées, librement accessibles et pouvant être mises en œuvre par n'importe quel logiciel sans restriction – stocke les informations de telle manière que toute application compatible puisse les lire, les écrire et les reproduire fidèlement.
À l'inverse, un format propriétaire peut contenir des fonctionnalités non documentées, des extensions propriétaires ou des comportements que seul le logiciel d'origine est capable de mettre en œuvre correctement. Le document peut être ouvert par d'autres applications, mais il ne peut pas toujours être reproduit fidèlement.
La conséquence pratique est bien connue de tous ceux qui ont déjà essayé d’ouvrir un document Microsoft Office dans une autre application : la mise en forme est faussée, les puces se décalent, les tableaux perdent leurs proportions et les titres s’affichent différemment.
Une présentation qui semblait parfaite dans PowerPoint semble bâclée dans un visionneur différent : le contenu est là, tandis que le document, à proprement parler, n’existe pas.
C'est ce qu'on appelle le « verrouillage » : il ne s'agit ni d'un cadenas, ni d'une interdiction technique, ni d'une restriction contractuelle, mais d'une friction silencieuse et persistante qui donne l'impression que tout travail effectué en dehors de l'écosystème Microsoft est légèrement décalé, légèrement peu fiable, légèrement peu professionnel et qui garantit que la solution la plus simple consiste à revenir aux outils qui produisent des documents présentant l'apparence attendue.
Les formats Microsoft ont été soumis aux organismes internationaux de normalisation et approuvés. Cet argument a été invoqué à maintes reprises pour affirmer que les craintes concernant le « verrouillage » sont exagérées, que le format OOXML (Office Open XML) est une norme aussi ouverte que n'importe quelle autre et que les règles du jeu sont équitables.
La réalité est beaucoup plus compliquée.
La normalisation d’OOXML a été l’un des processus les plus contestés de l’histoire de l’ISO : les organes nationaux de normalisation ont signalé des irrégularités de procédure et les votes ont été contestés. Le processus a laissé une marque indélébile sur la crédibilité des normes internationales, et a abouti à une spécification d’une longueur et d’une complexité extraordinaires – s’étendant sur des milliers de pages – qui ne décrivait pas un format conçu pour l’interopérabilité, mais plutôt le comportement existant de Microsoft Office, y compris les comportements hérités, les fonctionnalités non documentées et les détails d’implémentation spécifiques au code source de Microsoft.
Aucun autre logiciel ne pouvait mettre pleinement en œuvre le format, mais il était néanmoins tenu de le faire par respect pour ses utilisateurs, qui devaient échanger des documents avec des utilisateurs de Microsoft.
La version normalisée d’OOXML (OOXML Transitional) a d’abord coexisté avec une variante plus stricte, OOXML Strict, qui éliminait la plupart des éléments hérités problématiques, mais pas tous. De plus, Microsoft Office a toujours utilisé OOXML Transitional comme format par défaut, reléguant OOXML Strict tout en bas de la liste des options (afin d’empêcher son utilisation).
En pratique, cela signifie que le format utilisé quotidiennement par des centaines de millions de personnes est celui que seul le logiciel de Microsoft implémente correctement, tandis que la variante plus épurée que d’autres logiciels pourraient en réalité prendre en charge n’est pas utilisée et a même désormais disparu de certaines versions.
Une norme que seule une implémentation prend pleinement en charge est, d’un point de vue fonctionnel, un format propriétaire doté d’un certificat de normalisation.
La dépendance vis-à-vis des formats de documents est le principal mécanisme de verrouillage, mais ce n’est pas le seul. Nous avons longuement abordé la question de la hiérarchie des dépendances dans un article précédent, nous n’y reviendrons donc pas ici. Les niveaux de dépendance varient en fonction de l’importance des documents concernés et de la taille de l’organisation qui les produit.
Pour un utilisateur individuel, un document dont la mise en page est altérée n’est qu’un simple désagrément. Pour un cabinet d’avocats, cela peut signifier qu’un contrat déposé au tribunal ne correspond pas à la version figurant dans le dossier du client. Pour un hôpital, cela peut signifier qu’un formulaire clinique est mal imprimé. Pour un service public, cela peut signifier qu’un document s’affiche différemment selon le logiciel utilisé : une forme silencieuse et involontaire d’inégalité d’accès à l’information publique.
Au niveau de l’administration publique, cette dépendance prend une dimension qui dépasse l’efficacité opérationnelle. Un gouvernement qui archive des documents officiels dans un format contrôlé par une entreprise privée a, à proprement parler, délégué la garde de sa mémoire institutionnelle à cette entreprise. Aujourd’hui, les documents sont lisibles parce que Microsoft continue de prendre en charge ce format, mais leur lisibilité dans vingt ans dépendra des décisions de l’entreprise, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’intérêt général.
Il ne s'agit pas d'un risque hypothétique : les formats sont progressivement abandonnés, les versions logicielles évoluent, et les fonctionnalités présentes dans une version d'Office peuvent se comporter différemment voire ne pas fonctionner du tout dans une autre.
L'histoire des documents numériques est jonchée de fichiers impossibles à ouvrir parce que le logiciel avec lequel ils ont été créés n'existe plus ou ne fonctionne plus sur les systèmes modernes. Les formats propriétaires accentuent ce risque en concentrant les connaissances nécessaires à leur interprétation au sein d'une organisation dont les intérêts commerciaux peuvent, à tout moment, diverger de ceux des personnes qui dépendent de l'accès à leurs propres documents.
Pour qu’un document soit véritablement indépendant, c’est-à-dire qu’il s’affiche de manière identique sur n’importe quel système, dans n’importe quel pays et pour n’importe quel utilisateur quel que soit le logiciel utilisé, il faut faire des choix éclairés à chaque étape de sa création.
Au niveau du format, cela nécessite une norme ouverte telle que le format Open Document (ODF), dont les spécifications sont publiées, librement implémentables et gérées par un organisme indépendant de tout fournisseur particulier. L’ODF est une norme internationale ISO qui a fait l’objet d’un processus de normalisation légitime et dont les spécifications peuvent être pleinement implémentées par tout logiciel qui le souhaite. LibreOffice, la principale suite bureautique libre, utilise l’ODF en natif. Il devrait en être de même pour toute autre application bureautique open source qui se respecte.
En matière de polices, cela nécessite des polices ouvertes, dont les designs sont publiés sous des licences permettant à n’importe quel logiciel de les implémenter et à n’importe quel utilisateur de les installer sans frais ni restrictions. Les référentiels de polices ouvertes offrent un large éventail d’options de haute qualité, sans aucune dépendance vis-à-vis de logiciels propriétaires.
En matière de modèles et de flux de travail, cela nécessite des politiques institutionnelles qui spécifient les formats ouverts et les polices ouvertes comme norme par défaut pour tous les documents officiels, non pas comme une préférence esthétique, mais comme une exigence de gouvernance, de la même manière qu’une administration publique pourrait spécifier des normes d’accessibilité ou des exigences en matière de protection des données.
Au niveau de l'archivage, cela nécessite d'opter pour des formats spécialement conçus pour la conservation à long terme tels que le PDF/A pour les documents destinés à l'archivage permanent, dont les spécifications sont publiques et dont la lisibilité ne dépend pas des décisions commerciales d'un seul fournisseur.
Tout cela n'est pas techniquement complexe, mais cela nécessite une décision délibérée de la part d'une personne disposant de l'autorité nécessaire pour agir en ce sens.
Un document est un argument rendu visible. C’est aussi, toujours, un ensemble de dépendances rendues invisibles.
Lorsqu’une institution envoie une lettre mise en page avec une police propriétaire, intégrée dans un format propriétaire, produite par un logiciel propriétaire, elle ne communique pas de l’information, mais perpétue une dépendance — dans les flux de travail, dans les attentes des correspondants, dans la mémoire du personnel et dans le message implicite adressé aux destinataires — selon laquelle c’est précisément ainsi que fonctionnent les documents, qu’il n’existe aucune alternative, que l’infrastructure de la communication écrite appartient à quelqu’un d’autre, et qu’il en a toujours été ainsi.
La souveraineté numérique commence par la reconnaissance qu’il s’agit d’un choix : le format de fichier est un choix, la police sur la page est un choix, et le logiciel est un choix. Et les choix, contrairement aux faits, peuvent varier.
Ce document, qui continue d’être considéré comme un bout de papier « en apparence » innocent, n’est en réalité plus un bout de papier et ce depuis un certain temps déjà, mais un fichier exécutable interprété par un logiciel ; en tant que tel, il n’est plus innocent mais constitue, dans de nombreux cas, un outil insidieux de verrouillage.
Article original (en anglais) de Italo VIGNOLI, membre fondateur de « The Document Foundation » : https://blog.documentfoundation.org/blog/2026/07/17/microsofts-main-tool-for-lock-in/
Un autre article de Italo VIGNOLI, toujours sur le blog de TDF : ODF is the future, OOXML is the past
avec sa traduction en français, ici :
https://linuxfr.org/news/odf-est-l-avenir-ooxml-le-passe
« Les misères de l'interopérabilité avec MS-OOXML » : https://fsfe.org/activities/msooxml/msooxml-interoperability.fr.html


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« Comment les formats propriétaires sont devenus le principal outil de verrouillage de Microsoft », Traduction en français par Alain MICHEL – Bureau de la Formation et de l’Innovation – AEFE, is licensed under
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Article original de Italo VIGNOLI, sur le blog de la communauté de « The Document Foundation » :
How proprietary formats have become Microsoft’s main tool for lock-in
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